• VIII

    VIII

     

                Cinq mètres tout au plus les séparaient maintenant. La jeune fille fut en proie à une immobilité soudaine. L’espace d’un instant, ses yeux étaient rivés sur l’homme qui se tenait devant elle. Il avait son teint mat et quelques-uns de ses traits. C’était certain. Cependant, ses prunelles lui apparaissaient autrement, teintées d’un gris-vert ; et il était visiblement plus jeune. Non, vraisemblablement, il ne s’agissait pas de lui. Qui était-il alors ? Qui était cet homme face à elle ? Cet homme qui ressemblait tant au gardien de la vallée qu’elle avait rencontré quelques jours plus tôt ?

     

     

    « Vous allez bien, jeune demoiselle ? Que vous est-il arrivé ? »

    Ces interrogations sortirent Eria de ses réflexions. Pendant quelques petites minutes, elle était parvenue à oublier les douleurs que lui affligeait son corps. À présent, elle les ressentait vivement à nouveau. L’homme s’approcha comme pour lui venir en aide et poursuivit :

    « Vous devriez aller à l’hôpital.

    -Non, avait-elle affirmé. Je vous en prie, je ne peux pas m’y rendre. »

    L’homme fut perplexe aux dires de son interlocutrice. Ne voulant cependant pas la brusquer, il l’invita à entrer chez lui pour se reposer quelques instants et essayer de comprendre qui elle était, ce qu’elle faisait ici seule et ce qui avait bien pu lui arriver.

                À peine avait-elle franchi le seuil de la porte, qu’Eria s’étonna de découvrir un intérieur fort éclairé. Dans ses souvenirs, la maison de Milow lui était plus sombre et elle n’était encore pas au bout de son étonnement. Ceci n’était en fait qu’un détail en comparaison du jeune garçon qu’elle aperçut en arrivant au salon.  

    « Pardonnez mon manque de politesse. Je m’appelle Eric Rice et ce petit gars est mon fils, Milow. »

    La jeune fille eu un regard écarquillé. La plus grande des surprises se lisait sur son visage fatigué. Une rafale de vent venait de l’emporter dans un nouveau tourbillon d’incompréhensions. Eric Rice… Milow… Bien que cela lui parût invraisemblable, elle eut, une fraction de seconde, peur de comprendre. Comment pouvait-elle se trouver en présence d’un Milow âgé tout au plus de cinq ans ? Impossible. Pourtant, le fait était là.

     

    Les mots ne lui venaient plus. Eria se sentit vaciller. Ses membres se mirent à trembler, sa vision devint floue. Elle se laissa glisser au sol avant de sombrer une fois de plus dans les méandres de l’inconscient.

     

    * * *

     

    « Commissaire, enfin, je ne comprends pas ! S’exclama l’homme qui lui faisait face dans son bureau.

    -Reprenez-vous David ! Jamais vous n’auriez dû aller interroger cet individu ! Ces propos ne sont que pure folie et cela est valable pour les autres. Aussi, je ne vous autorise certainement pas à aller leur parler.

    -Sauf votre respect commissaire, si ces gens peuvent apporter un éclairage à l’enquête, je me dois d’insister. Comment pouvez-vous être aussi catégorique sur le fait qu’ils nous baladeraient ? Pourquoi personne ne semble s’être intéressé aux similitudes non négligeables entre cette affaire et celle survenue il y a cinquante ans ?

    -Commandant David, il y a certaines choses pour lesquelles je vous prierai de bien vouloir rester à votre place. Ne cherchez plus dans ce sens. Je ne tolèrerai plus aucun écart de conduite de votre part. M’avez-vous bien compris ?

    -Oui, monsieur. »

     

    Sans même lui adresser un dernier regard, le commandant sortit en trombe du bureau de son supérieur hiérarchique.

     

    * * *

     

                Agacé. Telle était l’expression qui se lisait sur le visage de l’homme. Sa discussion avec le commissaire résonnait encore en lui, particulièrement un point de la conversation. « Commandant David, il y a certaines choses pour lesquelles je vous prierai de bien vouloir rester à votre place. Ne cherchez plus dans ce sens. Ne vous permettez plus aucun écart. » Soudain, une sonnerie, accompagnée d’une vibration. Emmerich David s’empressa d’attraper son téléphone et de répondre.

    « Bonjour, vous m’avez laissé un message, il y a de cela deux jours. Je suis Sophie Agard, la tante d’Eria Miles, se présenta l’interlocutrice dont la voix se voulait anxieuse.

    -Madame Agard, je suis navrée de vous l’annoncer comme suit, mais votre nièce est aujourd’hui impliquée dans une affaire de série de meurtres.

    -Non, c’est impossible. Eria ne peut en aucun cas être impliquée dans ce genre d’affaire. Où est-elle à présent ?

    -J’espérais que vous sauriez me le dire.

    -Comment ça ? Que voulez-vous dire ?

    -Votre nièce s’est évaporée dans la nature et cela ne va pas plaider en sa faveur. Ecoutez, je pense que votre nièce est possiblement impliquée malgré elle ; mais pour l’aider, je vais avoir besoin de votre entière collaboration.

    -Je suis déjà en chemin pour Val.

    -Très bien, je vous attends. Il serait plus sage de nous retrouver dans un endroit sûr, à l’abri des regards des habitants et du commissariat.

    -Pourquoi donc ?

    -La sécurité de votre nièce en dépend. »

     

                Ainsi s’acheva la conversation après que le commandant David ait précisé le lieu de leur rencontre. Encore fraîchement déconcerté par la réprimande qu’il avait dû affronter par le commissaire Vagneux, il n’avait pour autant pas abandonné ses convictions. Il allait poursuivre sa propre enquête. De plus, il avait ce sentiment plus fort à chaque instant qu’Eria n’avait rien à voir avec les enlèvements ni les meurtres et qu’elle était sensiblement en danger.

     

    * * *

     

                Fébrilement, elle revenait à elle. Elle sentit un contact chaud et humide sur son front. Une serviette comme pour faire tomber de la température ? Après quelques essais difficiles, elle parvint à ouvrir les yeux. Elle était allongée sur le canapé. Une petite voix la fit subitement se redresser :

    « Tu es réveillée ? Tu te sens mieux ? »

    Elle se contenta de faire un hochement de tête en guise de réponse, le temps de remettre de l’ordre dans ses pensées. Son regard se porta ensuite sur la pièce. Le salon lui semblait plus spacieux. Deux fauteuils entouraient le canapé sur lequel elle était. Elle remarqua que les rideaux des grandes fenêtres étaient tirés. Elle se souvint qu’à son arrivée, ils ne l’étaient pas. Elle contempla par la suite les quelques tableaux accrochés aux murs.

    « C’est mon papa qui les a peints. Il en expose certains en ville.

    -Il a du talent.

    -Moi aussi, j’exposerai les miens quand je serai grand.

    -Je suis certaine qu’il te transmettra son don. »

    Eria se surprit à esquisser un sourire. Elle avait encore peine à croire que l’enfant avec qui elle discutait était Milow. Par quel sort ou miracle avait-elle été propulsée dans le passé et surtout pourquoi ? Cette histoire tournait à la folie pure, à l’irréalisme.

    « Comment te sens-tu ? Demanda Eric, posté dans l’embrasure de l’entrée du salon.

    -Mieux, merci.

    -Es-tu une des jeunes filles de la ville enlevées ?

    -Enlevée ? Pouvez-vous me parler de ces disparitions ? Interrogea-t-elle après un instant de réflexion.

    -Si tu n’es pas d’ici, qui es-tu ?

    -Je suis bien certaine que vous ne saurez me croire si je vous l’expliquai. »

    Eric arqua un sourcil. Il sentait en cet instant précis une étrange aura émaner de la jeune fille. Il ne l’avait pas encore sentit jusqu’à maintenant. Et si elle n’était autre…

     

    * * *

     

                De son regard contemplateur, l’homme tentait de retrouver un soupçon de calme face à l’horizon qui se présentait à lui. Décidément, cette mystérieuse vallée semblait s’étendre à l’infini. Il ressassait en boucle sa conversation tantôt eue avec le commissaire. Il ne comprenait pas. Pourquoi s’opposait-il à creuser cette éventuelle piste ? L’enquête était jusqu’alors au point mort. Il avait la fâcheuse impression qu’il lui cachait des éléments importants. Que diable avait-il bien pu se passer cinquante ans plutôt ? Tandis que le commandant David s’adonnait à remettre de l’ordre dans ses pensées, le paisible tableau que lui offrait le paysage s’estompa soudainement à l’entente de pas qui se rapprochait.

     

                Sophie Agard était-là. Elle pressa sa marche, allant à la rencontre de l’homme qui l’avait appelé quelques heures plus tôt au sujet de sa nièce. Elle présentait une silhouette allongée et une tenue vestimentaire soignée, habillée d’un tailleur.

    « Commandant David, présuma-t-elle.

    -Madame Agard, merci d’avoir accepté de me rencontrer ici.

    -J’espère que vous allez pouvoir m’expliquer. Je commence à m’inquiéter terriblement pour Eria. C’est vrai, elle a cette agaçante tendance à partir à l’aventure quand cela lui chante. Suivre son instinct, dit-elle tout le temps. Mais elle a toujours pris soin de me téléphoner pour donner des nouvelles pendant ses voyages et là je n’en ai pas depuis qu’elle est venue ici ; et maintenant, vous m’annoncez qu’elle a disparu.

    -Calmez-vous. Nous allons la retrouver.

    -Si vous commenciez par m’expliquer cette affaire. »

     

                Au même moment, au commissariat de la ville, le commissaire était sur le qui-vive. Son commandant était absent alors que la jeune Mélodie restait portée disparue. Les recherches continuaient, à la fois pour elle mais également pour Eria. La tension des habitants était arrivée à son apogée. La peur poursuivait son règne chez les parents. Les questions sans fin se perpétraient entre tous. Qu’est-ce que la police faisait ? Pourquoi le criminel n’avait-il pas encore été arrêté ? Qui aurait pu faire cela ? Cette jeune étrangère à la ville était-elle réellement impliquée ? Qui serait le prochain ?

    « Bon sang, où est le commandant David ?! S’écria le commissaire sur l’un de ses hommes.

    -Nous ne parvenons pas à le joindre, Monsieur, répondit fébrilement l’officier.

    -Retrouvez-le ! Ordonna Vagneux. »

    L’homme sortit du bureau de son supérieur hiérarchique, prêt à s’exécuter.

     

    * * *

     

                De son poing, il donna un grand coup sur la paroi. Il était en colère. Comment avait-elle pu lui filer entre les doigts ? Il voulait qu’elle se souvînt, lui montrer un fragment de leur passé ; mais elle s’était juste évaporée. Où était-elle exactement à présent ? Peu importe, tenta-il de se reprendre. De son expression luciférienne, se dessinait maintenant sur ses traits un large sourire qui marquait sans nul doute sa satisfaction la plus grande. Quand bien même avait-elle réussi à miraculeusement fuir, il la tenait toujours en joue. Elle lui était sienne.  Jamais elle n’allait pouvoir défaire la boucle. Il en était persuadé. Son destin était tracé, scellé dans le temps, dans l’éternel cycle de la vie. Oui, ils allaient à nouveau s’affronter. Il allait la battre et lui faire goûter sa vengeance. Éternellement.

    « Dessine ta vie

  • Commentaires

    1
    Mardi 31 Octobre à 22:16

     Ame Chan,  je suis venu voir ton  VIII et j'en ai profité pour relire tes poèmes dont je suis très amateur,  ô  Fleur que tu es dont le  doux murmure colporte en chacun le tendre souvenir que ta pensée "ne m'oublie pas " libère.sarcastic

      • Mercredi 1er Novembre à 11:30

        Bonjour, 

        Merci à toi d'être passé lire. :) 

        Bonne journée. :) 

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :